Manager en 2026 : Souriez, vous coulez (et dites merci).
J’ai découvert l’année dernière, un peu comme une allergie tardive, que j’étais un harceleur moral ainsi quy'un manager toxique. La révélation ne vient pas d’une étude de personnalité approfondie, mais d’une situation de terrain assez... pédagogique. Et cette expérience m’a ouvert les yeux sur une réalité troublante : dans le monde du travail d’aujourd’hui, l’exigence de résultats est souvent perçue comme une agression, et la rigueur comme une menace.
Le décor
Suite au départ d'une manager admirable, je me retrouve à assurer l'intérim à la tête d’une équipe de trois personnes sur des projets variés. Accompagné d'un "chef de projet digital", qui .. . disons-le franchement, n'a jamais été à la hauteur de son titre, ni de ses responsabilités, ni de son salaire, ni de son poste, ni de sa prétendue expérience.
Donc quatre personnes.
Résultat ? Un véritable désastre industriel. Imaginez des deadlines traitées comme de simples suggestions, des livrables bâclés — entre fautes d’orthographe et visuels d’IA à six doigts non corrigés — et des récriminations constantes parce que, je cite : « le manager est censé nous protéger ».
Au diable ("Project Fat Loss")https://www.youtube.com/watch?v=YsrERv9PeGg... j’ai pris dix kilos dans l'aventure, perdu le peu de cheveux qui me reste ainsi que ma considération pour ces gens, eu égard à leur facilité déconcertante à saboter les projets avec une régularité presque artistique.
Un client envoie une charte graphique ? Elle est ignorée, et on me fait comprendre, à mots voilés, que je dois retourner à mon "développement web". Ironie du sort, le client envoie un email salé à l'équipe avec la même remarque . Peut être qu'on a communiqué par télépathie, lui et moi. Ou qu'on a tous les deux un problème de compréhension écrite.
Je demande un justificatif d'absence à une habituée de l’absentéisme ? je le reçois mais 2 semaines plsu tard, pendant une formation, je me fais invectiver.
Le score final ?
Plusieurs millions de XOF envolés et des clients qui s’en vont en claquant la porte. Une paille, n'est-ce pas ?
L'art de poser la question de trop
Puis, le point de rupture.
Samedi matin, grosse activation client.
Deux de nos "lascars" (les deux autres s'étant déjà volatilisés après leurs prouesses) assurent un live stream... de qualité exécrable. Et le clou du spectacle : l’un des intéressés « oublie » de remettre les lots aux gagnants venus, selon elle, "en retard".
Le dimanche, je me fais alpaguer par le client furieux. Je gère l'incendie avec diplomatie.
Le lundi, je demande des comptes, toujours avec diplomatie, à l’intéressé.
Face à ce vide sidéral, j’ai l’outrecuidance de faire mon métier. Je demande des explications. Sans hurler, sans retourner de bureaux. Juste des faits, des chiffres, et une question très simple : « Pourquoi ? ».
Ou, pour faire plus court une demande d'explications.
La réponse tombe, aussi tranchante qu'inattendue : « C’est du dénigrement. Une campagne de harcèlement moral. » . Il faut dire que la veille, on m'avait servi un discours plus ou moins similaire via message whatsapp après que j'ai exprimé mon mécontentement envers une autre bourde monumentale de la même personne (qui, je le rappelle, avait déjà fait perdre un client important à l'entreprise quelques mois plus tôt).
J’ai alors compris que, sous nos tropiques, le logiciel du management moderne avait reçu une mise à jour que j'avais ratée :
- Perdre de l'argent ? C'est une simple péripétie.
- Livrer n’importe quoi ? C'est un « processus créatif ».
- Mettre en péril l’entreprise ? C'est un « aléa de parcours ».
- Demander des comptes ? C'est un crime de lèse-majesté.
Donc ... puisque l'exigence est devenue une pathologie et que la rigueur est perçue comme une agression sous nos tropiques, je vais vous expliquer comment s'adapter .
Voici les règles d'or pour rester un « type bien » aux yeux de vos équipes, même quand tout s'effondre autour de vous :
Règle numéro 1 : L'aveuglement sélectif
Si un projet coule, regardez ailleurs. Le bleu du ciel est magnifique en cette saison et son reflet dans la lagune ébrié est apaisant et vous fera oublier vos soucis.
Règle numéro 2 : La félicitation inversée
Un client s'enfuit en hurlant ? Organisez un pot de départ pour célébrer cette « opportunité de recentrage ».
Règle numéro 3 : Le sourire de façade
L'argent s'évapore ? Souriez. Le stress est mauvais pour le teint, et apparemment, la rentabilité est une notion très XXe siècle. Vous pourrez toujours vous consoler en vous disant que vous avez fait de votre mieux, même si ce "mieux" ressemble à un naufrage.
Et n'oublizz pas de compenser, comme je l'ai fait, en prenant des kilos et en perdant vos cheveux. C'est un sacrifice que tout manager doit être prêt à faire pour rester "cool" et "bienveillant" dans ce monde de plus en plus sensible.
Ne posez donc plus de questions et devenez un manager exemplaire qui ne voit rien, n'entend rien et ne dit rien. C'est peut-être la fin de votre business, mais au moins, personne ne se plaindra de votre « toxicité » pendant que le navire sombre.
Après tout, il paraît que l'important, c'est de participer.
Même au naufrage.
Conclusion
Malheureusement, je n'ai pas pu appliquer ces règles de l'aveuglement. J'ai accepté d'être « le méchant », j'ai demandé des comptes et j'ai exprimé mon mécontentement sans fard. Et devinez quoi ? Je suis toujours là. L'entreprise est toujours là. Les clients sont toujours là (enfin, ceux qui ont survécu à l'épisode précédent). Et les choses s'améliorent, lentement mais sûrement.
Et les intéressés ? Partis. Pour la plupart.
Pour la petite histoire, sur les deux derniers restés après la tempête, l'un a fini par démissionner peu de temps après être passé sous l'intérim d'un manager jugé plus « cool ». L'autre ? Je n'en sais rien, et à vrai dire, ce n'est plus ma responsabilité.
Aujourd'hui, j'ai retrouvé mon habitat naturel : le développement. Je me concentre à nouveau sur la logique des algorithmes — bien moins capricieuse que celle de certains humains — tout en m'efforçant de perdre ces kilos accumulés durant ce naufrage.
Fait ironique : les développeurs actuellement sous ma responsabilité semblent parfaitement s'accommoder de ma « personnalité toxique ». Ils bossent, ils progressent, et surtout, ils livrent.
Il semblerait que la clarté des attentes soit, finalement, la forme la plus authentique de bienveillance.
Et vous, avez-vous déjà été « le méchant » simplement pour avoir attendu un travail fait correctement ?
Discutons-en (calmement, je ne voudrais harceler personne) dans les commentaires.
Jean Luc Houédanou — harceleur moral certifié